Le ghetto juif de Rome : synagogue et portique d'Octavie

Le Tempio Maggiore de Rome vu de la rue, dôme carré en aluminium et façade éclectique, derrière sa grille
Photo : Livioandronico2013, licence CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)

Deux rues basses entre le Tibre et le théâtre de Marcellus, une synagogue au dôme carré, des tables où l’on sert des artichauts frits : le quartier juif de Rome n’est pas un décor. On y marche sur trois siècles d’enfermement, entre la via del Portico d’Ottavia et la piazza delle Cinque Scole, et les plaques du quartier rappellent le 16 octobre 1943.

Les Juifs de Rome avant les murs

Le ghetto n’a pas créé la communauté juive romaine, il l’a bouclée. Les Juifs vivent à Rome depuis le IIe siècle avant notre ère : selon la tradition, les envoyés de Judas Maccabée trouvent au Sénat des coreligionnaires déjà installés. Au milieu du XVIe siècle, ils forment un treizième des habitants de la ville, un peu plus de 2 000 personnes, et 80 % de la population du rione Sant’Angelo. C’est ce quartier pauvre, entre ruines et berges du fleuve, que le pape choisit.

1555 : la bulle Cum nimis absurdum

Le 14 juillet 1555, Paul IV publie Cum nimis absurdum, « comme il est absurde ». La bulle révoque leurs droits et impose un quartier clos, parmi les plus délabrés de la ville, inondable au bord du Tibre. Le mur s’élève sous la conduite de l’architecte Giovanni Sallustio Peruzzi, payé par la communauté : 300 écus pontificaux. Le périmètre forme un trapèze entre le pont Fabricius et le portique d’Octavie, bases de 270 et 180 mètres, côtés de 150. Deux portes au départ, trois à la fin du XVIe siècle, cinq sous Sixte V, huit au XIXe. Elles s’ouvrent à l’aube et se referment une heure après le coucher du soleil d’octobre à Pâques, deux heures le reste de l’année.

Dedans, la pauvreté est sèche : interdiction de posséder des biens, métiers réduits à la récupération, la brocante, la poissonnerie, le prêt sur gage. Dehors, casquette jaune et voile de même couleur. La communauté s’entasse, monte ses maisons, et les ruelles perdent le soleil.

De la brèche de Porta Pia au Tempio Maggiore

Le 20 septembre 1870, la brèche de Porta Pia met fin au pouvoir temporel des papes; la batterie qui l’ouvre est commandée par un officier juif. Le ghetto est aboli. En 1888, le plan régulateur de la nouvelle capitale rase la plus grande partie du quartier : naissent la via del Portico d’Ottavia, la via Catalana et la via del Tempio. Après le concours de 1889 et l’achat du terrain en 1897, Vincenzo Costa et Osvaldo Armanni bâtissent le Tempio Maggiore de 1901 à 1904; il est inauguré le 29 juillet 1904. Le dôme en aluminium à base carrée, unique à Rome, est un acte politique : la communauté veut être vue. Sous le temple, le musée juif ouvre en 1960 puis rouvre en 2005, avec les trésors des Cinque Scole démolies en 1908.

Ce qu’on voit aujourd’hui

Le quartier s’est bâti sur des monuments qu’on croyait morts. Le portique d’Octavie, élevé par Metellus en 146 avant notre ère, reconstruit par Auguste pour sa sœur Octavie, garde son propylée et des colonnes corinthiennes hautes de 8,6 mètres. L’église Sant’Angelo in Pescheria s’y accroche, héritée du marché aux poissons installé là jusqu’au XIXe siècle. Plus loin, le théâtre de Marcellus, commencé sous César, dédié par Auguste en 11 avant notre ère, conserve les arcades les mieux préservées de Rome pour avoir servi de forteresse aux Orsini. Ce n’est pas une salle de spectacle, même si des concerts y sont parfois donnés l’été.

Le 16 octobre 1943

Le samedi 16 octobre 1943, jour de Shabbat, la Gestapo de Herbert Kappler encercle le quartier dès 5 h 30 et arrête les habitants. À 14 h, le compte est fixé : 1 259 personnes, dont 363 hommes, 689 femmes et 207 enfants. Environ 237 sont relâchées, étrangers ou conjoints de mariages mixtes. Les autres partent de la gare Tiburtina le 18 octobre dans un convoi de 18 wagons à bestiaux et arrivent à Auschwitz le 22; 820 personnes jugées inaptes au travail sont conduites aux chambres à gaz. Seize déportés reviendront, quinze hommes et une femme.

Le largo où les raflés ont été rassemblés s’appelle aujourd’hui largo 16 ottobre 1943, et un autre porte le nom de Stefano Gaj Taché, l’enfant de deux ans tué devant la synagogue dans l’attentat du 9 octobre 1982.

À table : la cuisine juive romaine

Le quartier a donné à Rome une cuisine à part : carciofi alla giudia, artichauts frits entiers ouverts en fleur; filetto di baccalà, filet de morue en beignet léger; torta di ricotta, gâteau à la ricotta garni de visciole, ces griottes acides du Latium. La via del Portico d’Ottavia aligne les restaurants casher et se transforme en salle à manger à ciel ouvert dès le soir. L’Antico Forno Boccione vend sa torta ricotta e visciole sans trompe l’œil touristique : on y va le matin. Nos adresses de pâtisseries à Rome complètent la tournée.

Y aller, et quand

Le quartier occupe le Lungotevere de’ Cenci, la via del Portico d’Ottavia et la piazza delle Cinque Scole. Aucune station de métro ne le dessert : on y vient à pied, dix minutes depuis le Campo de’ Fiori par la via dei Giubbonari, cinq à sept depuis la piazza Venezia par la via del Teatro di Marcello, qui longe le théâtre de Marcellus, un quart d’heure depuis la Bocca della Verità par le pont Fabricius et l’île Tibérine, où se dresse le temple d’Esculape. Le tram 8 s’arrête à Arenula-Cairoli.

Le matin est le meilleur moment. La synagogue et le musée juif se visitent uniquement en visite guidée, avec entrée par le musée, via Catalana, côté Lungotevere de’ Cenci. Fermeture le samedi et pendant les fêtes juives, sans exception. Du 1er avril au 30 septembre, ouverture du dimanche au jeudi de 10 h à 18 h et le vendredi de 10 h à 16 h ; hors saison, de 10 h à 17 h et le vendredi de 9 h à 14 h, dernier accès 45 minutes avant la fermeture. Les horaires changent pour Pesach, Rosh Ha Shanà ou Yom Kippour : le calendrier est publié par le musée.

Trois règles suffisent. On entre épaules et genoux couverts, tête couverte pour les hommes, des kippot étant prêtées à l’entrée; on coupe les sonneries et on ne photographie pas pendant l’office. Et l’on se rappelle que le quartier est habité : les plaques se lisent en silence, les cours privées ne se visitent pas. Le centre historique commence de l’autre côté du théâtre de Marcellus.

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