La place d'Espagne à Rome : la Piazza di Spagna et son escalier
Entre la via del Corso et la colline du Pincio, la place d’Espagne et son grand escalier forment l’un des décors les plus célèbres de Rome. La Piazza di Spagna, comme l’appellent les Romains, doit son nom à l’ambassade d’Espagne auprès du Saint-Siège, installée là depuis le début du XVIIe siècle. Elle rejoint notre série consacrée aux plus belles places de Rome.
La place d’Espagne, entre la colline et la rue
L’esplanade s’étire au pied du Pincio, à quelques centaines de mètres de la piazza del Popolo. Deux grandes monarchies catholiques se partageaient le quartier : l’Espagne, qui donna son nom au lieu après y avoir installé son ambassade auprès du Saint-Siège, et la France, protectrice de l’église de la Trinité-des-Monts perchée sur la colline. De cette double tutelle naquit un dialogue vertical : en bas, une place ouverte sur la ville ; en haut, une église qui regarde les toits ; entre les deux, un escalier monumental.
L’escalier de la Trinité-des-Monts, un legs français
Tout commence par un legs. À sa mort en 1660, le diplomate français Étienne Gueffier lègue une partie de sa fortune à la construction d’un escalier digne de relier l’église à la place du bas. Son testament, contesté par un neveu, retarde le projet de plusieurs décennies. Il faut attendre le pape Clément XI pour que l’idée revive, puis le concours de 1717 pour que Francesco de Sanctis impose son dessin. Financés par la France, les travaux durent de 1723 à 1725, et la Scalinata di Trinità dei Monti est inaugurée en 1725 par le pape Benoît XIII pour le jubilé. L’escalier compte 135 marches de travertin et gravit 29 mètres de dénivelé. Ses volées, rythmées de paliers, se resserrent vers le sommet et la balustrade porte les lis de France. Restauré en 2015-2016 grâce au joaillier Bulgari, il a retrouvé l’éclat de ses pierres.
La Barcaccia, une barque échouée au pied des marches
Au centre de la place, la Barcaccia s’étire dans un bassin ovale à peine creusé. Sa forme, celle d’une barque à demi submergée, lui a valu son nom, la « mauvaise barque » en dialecte romain. Commandée par le pape Urbain VIII, elle est l’œuvre de Pietro Bernini, aidé de son fils Gian Lorenzo, et fut achevée en 1629. Une légende y voit le souvenir de l’inondation de Noël 1598, quand une barque s’échoua sur la place. La raison est technique : la faible pression de l’aqueduc de l’Aqua Virgo interdisait un grand jet, et la coque couchée, dont l’eau déborde en douceur, fut une élégante solution. Les abeilles et le soleil des Barberini ornent encore la coque.
Trinità dei Monti, l’obélisque et la colonne de l’Immaculée
Au sommet des marches, l’église Santissima Trinità dei Monti domine la place. Commencée en 1502 sous Louis XII dans un style gothique tardif, achevée au XVIe siècle, elle reste une propriété française, administrée par les Pieux Établissements de France à Rome ; sa façade à deux clochers abrite la Déposition de Daniele da Volterra. Devant elle, l’obélisque Sallustiano fut dressé en 1789 sur ordre du pape Pie VI : copie romaine d’époque impériale des obélisques égyptiens, il provient des jardins de Salluste. En bas, la colonne de l’Immaculée Conception s’élève sur la piazza Mignanelli, face à l’ambassade d’Espagne. Érigée en 1857 par Pie IX en souvenir du dogme proclamé trois ans plus tôt, elle porte une Vierge de bronze de Giuseppe Obici au sommet d’une colonne antique. Chaque 8 décembre, les pompiers hissent une couronne de fleurs jusqu’à la statue, en présence du pape.
Autour de la place : via Condotti, cafés historiques et poètes anglais
De la place part la via Condotti, entièrement piétonne, qui doit son nom aux conduits amenant l’eau de l’Aqua Virgo aux thermes d’Agrippa. Elle aligne Prada, Gucci, Bulgari ou Valentino jusqu’à la via del Corso et se retrouve dans notre sélection des plus belles rues piétonnes de Rome. Au numéro 86, l’Antico Caffè Greco, fondé en 1760, fut le plus ancien café de Rome : Goethe, Stendhal, Keats et Liszt s’y attardaient. Expulsé après huit ans de procédure, il a fermé le 8 octobre 2025 ; ses salles attendent une nouvelle gestion.
Le quartier garde aussi la mémoire des Anglais du Grand Tour. À gauche de l’escalier en regardant l’église, Babington’s tea room fut fondé en 1893 par deux jeunes Anglaises, Anna Maria Babington et Isabel Cargill, à une époque où le thé ne se trouvait à Rome qu’en pharmacie ; il sert toujours ses mélanges dans un décor d’époque. À droite des marches, la maison où John Keats mourut de tuberculose le 23 février 1821, à vingt-cinq ans, abrite le musée Keats-Shelley House : manuscrits, lettres et souvenirs de Keats, Shelley et de leur cercle y sont conservés dans la chambre qui regardait l’escalier. Le bâtiment, remanié en 1724-1725, est l’un des deux édifices symétriques voulus par de Sanctis pour encadrer les marches.
Le Pincio, la vue au-dessus de l’escalier
Derrière l’église, la colline se prolonge par les jardins de la villa Borghese. De la terrasse qui entoure Trinità dei Monti, le regard plonge sur l’escalier, la Barcaccia et les toits du centre. À quelques minutes de marche, la terrasse du Pincio proprement dite domine la piazza del Popolo : c’est au coucher du soleil l’un des plus beaux points de vue de Rome, avec la coupole de Saint-Pierre à l’horizon, détaillé dans notre sélection des plus belles vues de Rome.
Conseils pratiques pour visiter la place d’Espagne
La station Spagna de la ligne A du métro débouche au pied de l’escalier. Pour profiter de marches presque vides, venez avant neuf heures du matin ; la fin d’après-midi est plus animée, quand la foule s’installe pour le coucher du soleil. Au printemps, autour du 21 avril, anniversaire de la fondation de Rome, les marches se couvrent d’azalées roses jusqu’au début de mai.
Depuis 2019, des ordonnances municipales protègent le monument : s’asseoir ou s’allonger sur les marches expose à une amende de 250 €, manger, boire ou salir l’escalier à une amende pouvant atteindre 400 €, et valises à roulettes comme poussettes y sont interdites. La police municipale applique ces règles avec plus ou moins de zèle, mais les contrôles existent.
Comptez une heure pour la place, l’escalier et l’église, une demi-journée si l’on ajoute la via Condotti, le musée Keats-Shelley, un thé chez Babington’s et la montée au Pincio. Le travertin des marches, poli par les pas, est glissant : on monte doucement, on descend avec prudence.
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